Contribution

Lutte des classes et stratégie politique

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Le concept de lutte des classes apparait au XIXe siècle chez les historiens libéraux de la Restauration, d’abord chez François Guizot, puis chez Augustin Thierry, Adolphe Thiers et François-Auguste Mignet, auxquels Karl Marx l’a emprunté.

Le concept de classe était déjà présent chez Voltaire, dans l’article de son Dictionnaire philosophique portatif sur l’égalité : « Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l’une de riches qui commandent, l’autre de pauvres qui servent (…). »

Pour Marx et Engels, la lutte des classes est un moteur des transformations des sociétés et de l’histoire moderne.

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. » (Marx) Il existe toutefois un cas particulier qui fait figure d’exception notable à ce constat : la société indienne classique, où la division en castes a mis la lutte des classes en sommeil provisoirement — c’est-à-dire quand même pour quelques millénaires ! — à chaque caste étant assigné un rôle défini dans le système social, l’acceptation de ce système ayant des fondements théologiques, avec ce vice majeur : l’existence des parias, les hors-castes, ethnies restées au stade de chasseurs-cueilleurs au moment de l’institution du système des castes et n’ayant pu s’y intégrer. Ce système dispose d’une certaine souplesse. Par exemple un sudra, membre de la dernière caste peut devenir brahmane, donc membre de la première, la caste sacerdotale, par adoption, tandis que les hors-castes, eux, sont condamnés à rester « la lie de la société ». De nos jours, en raison de la déliquescence du système des castes, la lutte des classes a repris en Inde, comme le montre le cas du Kerala, qui a instauré démocratiquement un régime communiste depuis 1957, avec quelques compromis et aménagements aujourd’hui.

Pour Marx, la révolution sociale ne peut être accomplie — c’est-à-dire déboucher sur une société communiste — qu’à l’échelle mondiale : « (…) aucune révolution communiste ne saurait réussir si ne se déclenche pas en même temps une révolution mondiale. »

Soulignons que la lutte des classes n’a pas toujours lieu entre la classe dominante et la classe dominée, mais peut avoir lieu entre deux classes dominantes, pour asseoir leur suprématie sur les classes dominées. C’est pourquoi Marx qualifie la Révolution française de révolution bourgeoise, considérant que c’est le moment historique où la bourgeoisie a évincé la noblesse et le clergé pour asseoir son oppression sur les classes populaires. On peut donc s’étonner que certains de nos camarades semblent porter aux nues la révolution bourgeoise de 1789. Cela montre à quel point l’idéologie bourgeoise (petite-bourgeoise en l’occurrence) l’a emporté idéologiquement, même dans nos rangs ! C’est en même temps logique, puisque selon Marx, la petite bourgeoisie est condamnée à se prolétariser en raison de son incapacité à soutenir la concurrence avec les capitalistes.

Pour le sociologue marxiste Jean Lojkine, « La disparition dans les luttes actuelles d’un acteur central, d’un groupe inducteur, hégémonique, […] la « classe ouvrière » et de ses institutions représentatives […], ne signifie donc pas pour autant la fin de toute « lutte des classes ». La diversité des acteurs sociaux permet l’émergence d’un salariat diversifié, allié parfois à certaines professions libérales (artistes, médecins, petits entrepreneurs), qui tentent aujourd’hui, chacun à sa façon, de s’opposer au capitalisme financier et à la technocratie d’État.

Dans le sillage de mai 1968, certains ont reproché aux partis marxistes attachés à la lutte des classes d’avoir des difficultés à intégrer les « nouvelles luttes » : féminisme, antiracisme, écologie, etc. Ces luttes sont maintenant largement intégrées à notre réflexion et à nos pratiques.

La difficulté liée au concept de lutte des classes serait de confondre la réalité historique de la lutte des classes et la lutte des classes en tant qu’outil d’une stratégie politique. La question est notamment de savoir si la vie est une lutte permanente. Pour critiquer ce point de vue, remarquons que si les luttes nous permettent de nous sentir vivre plus intensément, ce sont les victoires qui nous donnent le sentiment de vivre pleinement, c’est-à-dire le moment où la lutte cesse, et se résout en un moment de repos permettant de savourer pleinement l’existence : la réalisation des Jours Heureux, qui est un avant-goût de la victoire finale de nos idéaux. « L’Internationale sera le genre humain. »

On aurait donc tort de penser que la lutte des classes est un bien en soi : c’est une réalité incontournable, mais si c’était une réalité éternelle, avouons que ce serait décourageant et propre à éveiller en nous le sentiment du tragique de l’histoire humaine. Ce sont les dénouements heureux : les victoires du Front Populaire, la Libération, les avancées sociales de Mai 68 qui donnent tout leur sens à nos luttes, générant des oasis de bien-être dans une histoire sociale dominée par l’insolente domination du capital, en attendant la Révolution mondiale annoncée par Marx, qui seule permettra de faire des Jours Heureux une réalité universelle : l’égalité, la fraternité et la justice sociale instaurées enfin partout.

Michel Caubet

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