Ce 19 juillet, à l’emplacement historique de l’ancien camp d’internement de la route de Limoges à Poitiers, s’est tenue la cérémonie officielle de la journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « Justes » de France. À cette occasion, Dorita Nadal a pris la parole pour livrer un discours poignant au nom de l’AMRID (Association pour la Mémoire de la Résistance de l’Internement et de la Déportation – Groupe FTPF Noël).
La Vienne Démocratique vous propose de découvrir l’intégralité de cette allocution indispensable, qui rappelle avec force et émotion le destin tragique des déportés juifs, des républicains espagnols et des populations tsiganes passés par ce lieu de souffrance de notre département.
Poitiers le 19 juillet 2026,
Intervention pour les réfugiés républicains espagnols
” M. le Préfet,
Mme la Députée,
M. le Conseiller Régional,
M. le Conseiller Départemental,
M. le représentant de la Communauté Urbaine du Grand Poitiers,
M. le Maire de Poitiers,
Mmes et Mrs les élus,
Mmes et Mrs les représentants des Associations Mémorielles,
Mmes et Mrs les porte-drapeaux,
Mmes et Mrs.
Au nom de l’AMRID, l’Association pour la Mémoire de la Résistance de l’Internement et de la Déportation – Groupe FTPF Noël – c’est modestement et avec émotion que je prononce ces quelques mots.
Nous sommes réunis aujourd’hui devant cette stèle du camp de la Route de Limoges pour commémorer, le 84ème anniversaire de la rafle du Vélodrome d’Hiver, pour rappeler les crimes racistes et antisémites de l’État français et pour rendre hommage aux « JUSTES » de France.
Ne pas oublier ce 16 juillet 1942, où 12 884 hommes, femmes et enfants juifs de la région parisienne, dont 4 000 enfants, sont arrêtés par la police française. Presque tous finiront déportés à Auschwitz-Birkenau, un des grands abattoirs pour humains, et exterminés par les nazis.
Ne pas oublier qu’à Poitiers, ce sont 1596 juifs qui ont été déportés dont seuls 3% sont revenus. 502 enfants juifs, parmi lesquels une douzaine de bébés de quelques mois, ont été assassinés par les nazis.
Ne pas oublier que dans ce camp, plus de 500 Tsiganes dont 95 % étaient français ont succédé aux espagnols. Ils seront envoyés par le régime de Vichy dans un camp nommé « camp de concentration à vocation régionale » spécifique pour les Rom à Montreuil-Bellay dans le Maine et Loire.
Ne pas oublier que des femmes et des hommes ont combattu le fascisme de Franco en Espagne. Franchissant les Pyrénées en plein hiver, dans le froid et la neige, près de 500 000 personnes, des familles entières ont du se réfugier en France.

L’Avenir de la Vienne et de l’Ouest, 6 février 1939, archives départementales 86 (source VRID-MEMORIAL)
Fille de réfugiés républicains espagnols, vous comprendrez mon émotion de rendre hommage aux premiers occupants de ce camp, qui dès le mois d’octobre 1939, sur 22000 m2 ont construit eux-même ces baraquements aujourd’hui disparus. Ce camp, que l’on appelait pudiquement « camp d’accueil des réfugiés espagnols » est bien en réalité un « camp d’Internement surveillé ». Surveillé par des gardes mobiles ou des gendarmes français.

camp de Poitiers-route de Limoges, janvier 1942 (Archives départementales 86)
La cuisine est confectionnée en commun ; les repas pris dans un baraquement transformé en réfectoire ; l’eau potable est alimentée par de rares robinets situés à l’extérieur dont certains vont geler en hiver ; les latrines sont peu nombreuses, souvent inondées ; les allées du camp restent boueuses parce que non empierrées. Ce furent les conditions de vie de mes parents.
– Réfugiés Républicains Espagnols – Tsiganes – Juifs –
Tous ces « INDESIRABLES » ont subi l’enfermement, l’asservissement et pour beaucoup la mort.
De nombreux républicains espagnols réfugiés refusent l’asservissement et continuent le combat contre le fascisme et les occupants allemands en France. Ils se sont engagés, qui dans la résistance, qui dans l’armée de la France Libre et beaucoup ont payé de leur vie le prix de leur héroïsme. Dans notre département, le 27 juin 1944 en forêt de Saint-Sauvant, sur les 31 massacrés, 11 étaient des espagnols.

Photo John Harris
Dans le camp de la Mort de Mauthausen où plus de 5000 espagnols ont été assassinés, 2000 espagnols survivants saluent leurs libérateurs par ces mots : « Los espagnoles antifascistas saludan a las fuerzas de la libertad » (Les espagnols antifascistes saluent les forces de la liberté).
Combattants, ils étaient les premiers blindés de la 2ème DB du Général Leclerc à entrer dans Paris le 24 août 1944. Surnommée « LA NUEVE » les blindés portaient des noms évocateurs comme « Guadalajara » « Teruel » « Ebro ».
Ces femmes et ces hommes sont morts pour la liberté de notre pays.
Ces femmes et ces hommes sont morts pour que nous puissions aujourd’hui vivre dans une démocratie.
Ces femmes et ces hommes sont morts pour que la haine et la barbarie ne soient plus jamais la loi de notre pays.
Or, aujourd’hui, 84 ans plus tard, cette liberté, cette mémoire même sont mis à l’épreuve.
Nous voyons un peu partout dans le monde y compris dans notre pays se répandre à nouveau, des idées qui divisent, qui stigmatisent, qui opposent les uns aux autres. Des idées qui prônent la force, le rejet, le repli. Des idées qui, sous d’autres habits neufs, rappellent dangereusement celles qui ont conduit jadis à l’horreur.
L’Histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle bégaye et nous devons l’écouter.
Le camp de Poitiers, Route de Limoges, n’est pas une page tournée. Il est un avertissement. Il nous dit ce que devient une société quand l’extrémisme prend le pas sur la raison, quand la peur guide les choix, quand la violence devient un outil de pouvoir.
Commémorer aujourd’hui c’est plus que se souvenir.
C’est résister à l’oubli,
C’est résister à la banalisation de l’intolérance.
C’est affirmer que la mémoire de ce camp ici, nous oblige.
Elle nous oblige à la vigilance,
Elle nous oblige à refuser que la haine de l’autre redevienne un projet politique.
Il ne s’agit pas ici de faire un discours partisan. Il s’agit de défendre les fondations même de notre République :
« La Liberté – L’égalité – La fraternité ».
Ces mots que les internés du camp ont fait vivre jusque dans la mort.
Alors,
A ceux qui doutent,
A ceux qui se résignent,
A ceux qui pensent que l’histoire est loin derrière nous,

Vue générale du camp (VRID-MEMORIAL)

Vue arienne du camp de la Route de Limoges (archives départementales de la Vienne)
je dis :
Regardez ce lieu !
Écoutez ce lieu !
Écoutez les silences qu’il porte !
Entendez ce que ces femmes et ces hommes, mêmes absents, nous crient encore aujourd’hui :
« Ne laissez pas revenir ce que nous avons subi et combattu ».
En leur mémoire, et pour les générations à venir, soyons à la hauteur. Ne craignons pas de défendre les valeurs de notre démocratie. Ne craignons pas d’appeler les choses par leur nom.
N’ayons jamais honte de choisir : la mémoire contre l’oubli, l’engagement contre le silence.
Alors oui : il faut ériger une stèle pour honorer tous les « JUSTES » de la Vienne, qui, au péril de leurs vies, ont sauvé la vie de nombreux juifs.
Avec d’autres Associations mémorielles, nous avons fait, à toutes les collectivités territoriales de la Vienne, la proposition de poser des pavés de mémoire en hommage aux victimes du nazisme.
Ces pavés commémoratifs seraient intégrés dans l’espace public, au plus près du dernier lieu de vie des victimes,
Afin d’inscrire durablement les noms et l’histoire dans la mémoire collective.
Je vous remercie.”
Dorita Nadal




